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LE VISIBLE ET L’INVISIBLE
Dans la conduite de leur vie, les Corses, ceux du moins qui ont vécu dans la société « traditionnelle» rurale qui fait le principal objet de ce chapitre sont guidés par l'idée que ce qu'ils voient, le domaine du visible, est doublé par une face invisible, mystérieuse, mais déterminante; en un mot que le visible est symbole, au sens premier que les Grecs donnaient au terme: « objet coupé en deux dont deux hôtes conservaient chacun une moitié, qu'ils transmettaient à leurs enfants; ces deux parties rapprochées servaient à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d'hospitalité contractées antérieurement» (Bailly, Dictionnaire Grec-Français, 1894).
Cette vision de l'ordre des choses inspire aussi bien la religion chrétienne (et particulièrement le rite catholique romain), telle qu'elle est vécue par les Corses, les pratiques médico-magiques et, comme on le verra, les représentations et conduites concernant les rapports de la nature et du surnaturel. Elle sous-tend aussi la sagesse populaire telle que nous la trouvons déposée dans les proverbes: leur forme imagée n'est pas seulement un artifice de style; elle correspond, plus profondément à une vision de l'ordre des choses qui voit dans le visible, l'apparent le physique, l'expression et le reflet de l'invisible, de l'essentiel et du spirituel. Ce n'est pas pour nous étonner quand nous savons à quel point dans un grand nombre de sociétés l'ordre cosmique et l'ordre social sont considérés comme homothétiques et dépendants l'un de l'autre.
La foi chrétienne et les dévotions populaires
La quasi-totalité de la population corse est de confession catholique. Toutes les autres confessions nous renvoient aux migrations récentes; qu'il s'agisse des 8 à9 000 travailleurs émigrés maghrébins, ou des petits noyaux de protestants ou d'israélites, qui ne dépassent pas le millier d'individus. La population de Cargese, lieu d'implantation d'une colonie grecque, maïniote, au XVIIIeme siècle est en partie catholique de rite grec.
Cette situation explique déjà en partie que la religion catholique imprègne tous les actes de la vie, privée et publique. Même si aujourd'hui, la pratique religieuse régulière est marquée par l'absentéisme dominical, il reste que les grands rites de passage chrétiens - baptême, première communion, mariage et enterrement religieux - sont observés dans des proportions avoisinant les 100 % Dans cette massivité il y a plus que du conformisme: le poids d'une tradition vivante et complexe, que nous allons trouver à l'œuvre dans toutes les représentations et qui associe étroitement comme on le verra la religion, la magie, la médecine populaire, la vision du surnaturel.
La religion assure d'abord la protection de tous les instants. Le simple ordre normal des choses est déjà l'œuvre du Seigneur et de ses saints. « U tonu un casca duv'ellu c'et un santu chi prega per voi » (la foudre ne tombe pas là où il y a un saint qui prie pour vous). Ou encore: « U Signore da i panni secondu u freddu. » (Le Seigneur donne les vêtements selon le froid.) On ne fait aucun projet d'avenir sans ajouter « Si Diu vole» (si Dieu le veut). Les paysans, les bergers font bénir les champs, les maisons, les troupeaux. Si un enfant tombe gravement malade on le voue à saint Antoine; s'il guérit, on l'habille pendant trois ans avec la robe de bure brune, le cordon blanc à la ceinture, et les sandales des moines.
Parmi les saints guérisseurs on invoque en particulier:
Sainte-Lucie de Ville di Pietrabugnu (13 décembre) pour les maux d'yeux,
Saint-Pancrace de Casinca (12 mai) pour les rhumatismes,
Saint-Erasme (2 juin), patron des pêcheurs,
Saint-Laurent de Tralonca (10 août) pour les fièvres de Malte,
Saint-Roch (16 août) pour les plaies.
Parmi les pèlerinages les plus importants citons ceux de Lavasina (Brandu), de Valle d'Alisgiani, de la Santa di Niolu et de l'oratoire dédié à la Vierge à Santa Lucia di Muriani. Ils ont tous lieu le 8 septembre qui est, en dehors des grandes fêtes du calendrier chrétien, la fête religieuse la plus populaire de l'île.
On sait que la Vierge a été proclamée par la Consulte des Théologiens du 31 janvier 1735 « Reine et Protectrice de la Corse ». Partout où il y a un sanctuaire dédié à la Vierge il y a, le 8 septembre, au moins un petit pèlerinage local. Les Ajacciens, de leur côté, vénèrent la « Madunaccia » (Notre-Dame de Miséricorde) les 17 et 18 mars; ils en ont fait la patronne de la ville depuis qu'en 1660 elle les préserva de la peste. A ces pèlerinages s'ajoutent ceux de Sainte-Restitude de Calenzana (21 mai), celui de Muru (le jour de la fête des Cinq Plaies, - le vendredi qui suit la Mi-Carême), celui d'Oletta (le Vendredi Saint), ces deux derniers destinés à commémorer des prodiges.
Au milieu du XIXeme siècle les bergers du Cuscione se réunissaient le 1er août pour la Saint- Pierre, aux liens, à l'oratoire de Saint-Pierre, construit en 1500 « Ils y venaient à cheval avec leur famille. Le curé célébrait une messe; ils dînaient en plein air, ils dansaientt au son du fifre puis au retour, chaque cavalier cherchait à montrer son adresse... Un autre guérisseur du bétail, mais dans l'arrondissement de Bastia, à Borgo, était vers la même époque, saint Appien, martyr, qui avait été maréchal-ferrant avant d'être évêque d'Alexandrie. On prétendait posséder une clef qu'il avait forgée de ses mains et dont l'application sur le front de l'animal, en invoquant le saint, le guérissait, quelle que fût la maladie... saint Martin serait invoqué dans le même but à Bocognano et à Evisa » .Les bergers et paysans de Castagniccia montaient en pèlerinage, le 1er août, « sur les ruines de l'ancienne cathédrale d'Accia située aux flancs du San Petrone, au carrefour d'anciens chemins muletiers qui menaient aux vallées limitrophes pressées en cercle au pied du San Petrone: piève d'Ampugnani, Rostino, Vallerustie, Orezza, Casacconi...»
Saint Martin est invoqué dans toutes les occasions où l'homme attend de Dieu qu'il lui dispense les fruits de la terre. Il est par excellence le saint de l'abondance, et la croix, dite « de Saint-Martin» est tracée sur toutes choses en gestation: sur le champ labouré, sur le tas de blé vanné, sur le lait caillé et sur le brocciu, avant qu'on ne le mette dans les « fattoghje», sur la pâte du pain à cuire (on la trace avec la « cunzula » la raclette qui sert à nettoyer le pétrin), sur le pain avant qu'on ne le mange. Dans les jardins on place des croix bénies à la messe de Saint-Antoine (crucette di Sant'Antone). Enfin on fait porter aux enfants des scapulaires (« breve » ou « orazione ») constitués de divers objets ou fragments d'objets retirés d'une cérémonie religieuse: un fragment du cierge du Miserere, des pétales de fleurs ayant orné la statue d'un saint lors de sa fête, un bout de charbon de la bûche principale allumée à la Noël...
Cette imprégnation religieuse de la vie quotidienne se marque aussi dans les gestes les plus simples.
On compte les boisseaux de blé ou les bêtes du troupeau en disant non pas « un, deux, trois...» mais « Nome di Diu (1) »; « e di i Santi » (2) ; « e di a Trinita » (3) ; on poursuit par les chiffres ordinaires. La sacralisation du quotidien s'étend aussi à l'espace de la communauté. On a l'occasion de dire que le terroir de la communauté est protégé par des chapelles. C'est on ne peut plus vrai à Mùrsiglia (Cap Corse) dont toutes les crêtes sont gardées par des chapelles: Saint-Augustin au nord-est, Notre Dame des Grâces à l'est, Sainte-Lucie au sud, un couvent vers la mer. Mais cette sacralisation apparaît aussi dans les légendes de fondations d'églises: qu'il s'agisse de l'érection miraculeuse, en une nuit, d'une église comme celle de Saint-Quilicus d'Alisgiani; ou du choix de l'emplacement déterminé par l'intervention surnaturelle de bœufs blancs ou d'une mule.
Cette foi chrétienne dont on voit, par ces quelques exemples, très incomplets, l'omniprésence ne va pas sans un certain anticléricalisme dont la Corse n'a pas l'exclusivité, et qui semble venir du Moyen Age. Le profond et sincère respect qu'inspire le prêtre dans sa fonction sacerdotale et dans son habit n'exclut pas une certaine défiance irrévérencieuse à l'égard de l'homme lui-même. Elle s'exprime dans les histoires gaillardes où le prêtre joue le rôle d'un séducteur, dans les dictons
(« ln cumpania ancu u prete piglio moglia » : en compagnie même le prêtre prit femme), ou dans l'expression courante pour désigner, avec une nuance péjorative, quelqu'un qu'il vaut mieux ne pas nommer, ou qu'on ne connaît pas: « E u prete chi l'ha fattu » (c'est le prêtre qui l'a fait). Cette contradiction n'est pas aussi étonnante qu'il y paraît. Le fait est que, « le clergé corse, étroitement lié au peuple dont il est issu, en partage les difficultés, l'idéal national et patriotique» Il a donc joué un rôle important dans les luttes nationales mais aussi dans les querelles politiques locales, et s'est ainsi rapproché, dans son mode de vie et ses mœurs, du peuple villageois qu'il conduisait.
Faut-il rappeler que l'hymne national de la Corse est à la fois un hymne religieux et un chant de guerre?
L'intrication entre les domaines du spirituel et du temporel est visible, d'une certaine façon dans l'organisation des communautés. Sur des documents d'archives des XVIeme et XVIIIeme siècles, montre que les confréries ont joué dans les périodes troublées un rôle social et économique non négligeable, en réconciliant les ligues de familles déchirées par des questions d'intérêt ou d'honneur, ou tout au moins en modérant l'expression de leurs conflits. Dans certains cas, c'est dans le cadre de la confrérie que se prennent les décisions les plus urgentes concernant la vie de la communauté: « La confrérie apparaît comme le défenseur et la sauvegarde du régime communautaire gravement menacé par les luttes de clan et l'opposition entre bergers et agriculteurs, plus gravement menacée encore par l'influence et la prépondérance des notables dans la vie sociale et économique de la communauté.»
On situe les confréries dans une longue et patiente entreprise de « promotion du laïcat » qui leur donne leur dimension spirituelle.
Entre ces deux pôles, - qui parfois arrivent à se conjuguer dans une entreprise de réforme politique et morale de la société comme celle qu'amorcèrent, vers 1450 les confréries de « Battuti» (Flagellants) -, prennent place plusieurs sortes de confréries: confréries de la Sainte-Croix, tournées vers la représentation de la Passion; confréries de la Miséricorde, qui s'occupaient des hôpitaux, des prisonniers, des condamnés à mort; confréries dites « pacere » dont les statuts et l'action visaient à la pacification, et à la réconciliation des ennemis.
Là où elles se sont maintenues jusqu'à aujourd'hui, les confréries ont gardé essentiellement un rôle spirituel; mais dans une stricte indépendance à l'égard de la hiérarchie ecclésiastique; indépendance matérialisée par leur siège, réservé aux réunions, généralement une chapelle située à côté de l'église. Les confréries élisent régulièrement leurs prieur, sous-prieur et conseil.
Il existe aussi, mais plus rarement, des confréries féminines. (« Curdunaghje.»)