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Ceux qui lisent. Ceux qui voient. Ceux qui accomplissent
L'avenir se livre à ceux qui savent lire les signes. Ainsi la naissance dans un troupeau, d'agneaux noirs avec une tâche blanche à l'épaule présage la mort d'un des membres de la famille du berger. Le hululement de la chouette (« malacella ») ou le bris d'un miroir sont de mauvaise augure. Quand on ne peut pas avaler sa nourriture comme d'habitude c'est aussi l'annonce d'un grand malheur. Ce sont là des signes faciles à interpréter, et que tout le monde connaît. Plus délicate est l'interprétation du crépitement du feu, la « lecture» par transparence des coquilles d'œufs mal formés sur lesquelles chaque tâche prend signification. Aussi la lecture de l'omoplate de mouton (« spalla », « pace ») par un berger du Niolu qui était sans doute un des derniers « spallisti ». Cette pratique divinatoire est mentionnée par Giovanni della Grossa et Pietro Cirneo, et les Corses la partagent avec d'autres peuples méditerranéens (Saracatsans de Grèce, Monténégrins, Berbères du Haut Atlas marocain). Elle consiste à prendre l'os de l'omoplate gauche d'un mouton, d'une chèvre ou d'un porc, que l'on a fait bouillir afin d'enlever toute trace de chair. Par transparence le « spallistu » voit apparaître un certain nombre de signes (ombres, points noirs, échancrures). Selon la place qu'ils occupent sur la « spalla », leur signification est différente. Chaque face de la « spalla » concerne un domaine de la vie, la vie professionnelle et économique d'un côté, la vie du groupe familial du berger de l'autre: les naissances, les morts, les départs, les accidents graves, les vendettas sont lisibles. Bien entendu tout ce qui est lu se rapporte à la famille ou à la communauté du propriétaire de l'animal.
Si les « spallisti» et les « ovisti» sont rares aujourd'hui, en revanche, nombreux sont ceux qui ne savent pas « lire » dans les signes, mais qui ont « vu », ne serait-ce qu'une fois dans leur vie. Non pas en rêve (encore que l'on attache beaucoup d'attention aux rêves prémonitoires) mais pendant la veille. Une nuit, un homme rentre chez lui; près d'une église abandonnée, d'un pont, d'un cimetière, au passage d'un ruisseau, il voit tout d'un coup se détacher de l'ombre une forme qu’il identifie comme quelqu'un qu ‘il connaît, éventuellement même un proche parent. Il s'approche d'elle et lui parle, mais il n'en obtient pas de réponse. C'est une « finzione », une apparition; plus précisément c'est le double, ordinairement invisible, de l'homme ou de la femme qu'il a reconnu: et ce double n'est visible que pour lui. S’il est accompagné, son compagnon pourra « voir» aussi, à condition de poser son pied sur le sien. La vision d'une « finzione » est présage d'une mort prochaine pour celui qui est ainsi « vu ». Si on voulait rendre compte de la logique implicite de cette croyance, on dirait que le double de l'homme encore vivant s'est déjà mis en marche vers la mort, ou, tout au moins s'est égaré. L'homme qui dort ou qui travaille là bas n'est déjà plus qu'un mort en sursis; il mourra dans un délai qui va de trois jours à un an. Il est possible néanmoins de le sauver, à deux conditions; si on arrive à l'atteindre et à l'empêcher de franchir un ruisseau (faut il évoquer ici l'Achéron ?), ou encore si on le voit prendre à droite ou monter. Mais s’il prend à gauche ou descend, il est perdu. On peut aussi le sauver si on se précipite à la maison de celui que l'on a ainsi vu et si on le veille toute une nuit durant ; ou encore si on revient avec lui, le lendemain à la même heure à l'endroit où est apparue la « finzione ».
Un autre type de manifestation de l'« invisible » est le « spiritu », Il arrive que quelques jours ou quelques heures après sa mort un homme revienne dans les lieux qu'il a habités. Aussi quand on entend dans une maison un bruit inhabituel qu'on soupçonne être la manifestation d'un « spiritu », on essaie de détourner de la maison en criant d'une voix forte le nom d'un lieu où on souhaite la voir aller: par exemple « au pulinaghju » (au poulailler; ou encore on lui crie: «Cambia ! (Change de route), Il se peut aussi que le spiritu revienne poussé par un besoin impérieux: un secret dont il doit se liberer, une dette à acquitter. Dans ce cas il faut s'efforcer de le deviner et accomplir son désir. Libéré de son souci il pourra trouver dans la mort le repos et laisser en paix les vivants. Le vieux souhait Corse ne dit-il pas « Pace a i vivi e riposu a i morti » (Paix aux vivants et repos aux morts)?
Les « finzione» (qu'en certains lieux on confond avec les « spiriti ») nous introduisent à une troisième forme de décryptage de l'avenir qui prend la forme d'un accomplissement véritable de la loi.
Le « mazzeru » (ou « acciacatore », « culpatore », « culpamorte ») est selon l'expression un « chasseur d’âmes somnambule», Il a le pouvoir de se dédoubler pendant son sommeil et de partir, en esprit, battre la campagne.
Il y est entraîné par une force irrésistible; en chemin il lui arrive de rencontrer des animaux sauvages, sangliers, porcs ensauvagés, mais aussi bien des chiens ou des chèvres. Il tue un de ces animaux et quand il se penche vers lui il reconnaît le visage d'un homme ou d'une femme de son village ou de sa famille qu'il a ainsi lui-même mis à mort, sous la forme animale que leur double avait prise. Eux aussi mourront inéluctablement, à moins, que le mazzeru lui-même ne donne sa vie à leur place.
Dans certaines régions du centre et du sud de la Corse, où la croyance aux « mazzeri » a subsisté, on dit que les « mazzeri » de divers villages se rencontrent la nuit du 31 juillet au 1er août sur les crêtes et les cols qui séparent les terroirs de leurs communautés. Les « mazzeri» s'y combattent avec des armes singulières: les hampes d'asphodèle («luminellu», « talavellu », «candelu »). Ceux qui sont vaincus meurent dans l'année. Mais aussi de l'issue de ces combats dépend la prospérité démographique et économique de chaque village pour l'année à venir. Par tous ces traits on a tenté de rapprocher les « mazzeri » et les chamans de l'aire culturelle altaïque. Le maillon intermédiaire pourrait être trouvé dans les «benandanti» du Frioul et les loups-garous (« lupi mannari ») d'Europe centrale que l’on repère dans les procès de sorcellerie du XVleme siècle. Comme les « mazzeri » les « benandanti » et les « lupi mannari» combattent à certaines périodes charnières de l'année avec ceux qu'ils appellent les « strigoni » (sorciers) qui sont les chiens du Diable; eux -mêmes étant « les chiens de Dieu». L'objectif de ces combats est de maintenir ou de ramener dans le monde des humains les semences et les fruits de la terre que le Diable voudrait chaque année emporter ou retenir en enfer. Sous cette forme christianisèe nous retrouvons donc de très anciens mythes cosmo-biologiques liés au retour des saisons et à la reprise saisonnière de la vie végétative. Ceci dit, il semble néanmoins que des différences majeures subsistent car les « mazzeri » corses ne soignent pas, ne guérissent pas, et surtout il leur manque le système religieux, la vision du monde, la technique extatique, le support (et le contrôle) social dont bénéficie le chaman. Ils sont dans l'univers culturel Corse des marginaux, et l'on dit d'ailleurs qu'on devient « mazzeru » quand on a été mal baptisé. C'est-à-dire qu'on n'a pas été intégré pleinement à l'univers chrétien.
On peut donc avancer l'hypothèse que les « mazzeri » sont les porteurs d'une loi qui s'impose au monde, et dont ils sont simplement les interprètes inconscients et irresponsables: loi inéluctable de la vie et de la mort, telle que les anciennes cosmologies et religions la représentaient: comme le résultat d'un conflit entre des forces à peu près égales. En ce sens les « mazzeri » sont les derniers témoins d'une religion du destin, du « fatum », que le christianisme a recouverte et, en partie, assimilée.

LES SORCIERES
Le personnage de la sorcière se présente en Corse avec des traits classiques. Son statut d'anti-mère se lit clairement à travers le vampirisme qu'on lui attribue: au lieu de donner du lait aux enfants, elle suce leur sang. Par ailleurs, alors que le « mazzeru » chasse dans l'espace sauvage (les hautes landes, le maquis, la forêt), la sorcière opère surtout dans les maisons, dans lesquelles elle s'introduit par le trou de la serrure. Elle s'approche des berceaux et suce le sang des enfants endormis à la manière d'une belette, dont elle prend souvent la forme .Elle est à l'aise dans l'impair : si on frappe une belette-sorcière il faut, pour la tuer, lui asséner un nombre pair de coups, sinon elle est sauvée. Certains bandits, dans le maquis, ne marchaient jamais qu'en nombre pair, par crainte de rencontrer des esprits.
Pour se protéger des sorcières et des sorciers (car, comme une femme peut être « mazzera », un homme peut être « strigone » ou « surpatore ») on emploie des loquets de bois sur lesquels leurs charmes se brisent. On peut aussi leur opposer les morceaux de corail qui entrent dans la composition des amulettes et des scapulaires; ou encore, l’« unghja di a Grande Bestia » (l'ongle de la grande bête) qu'on allait chercher dans un pays lointain; ou encore la « petra quadrata » (magnetite ou lierre d'aimant) qui, attachée à la jambe gauche rend infatigable. On peut aussi accrocher à la porte ou mettre sous son oreiller une faucille dentelée (ou un peigne de métier à tisser): les sorciers qui ne savent compter que jusqu'à sept perdent leur temps à compter les dents de la faucille ou les lamelles du peigne et quand l'aube arrive ils sont contraints de s'enfuir sans avoir pu faire de mal.
Il est d'autres figures des ténèbres: par exemple les processions de revenants, âmes en peine, esprits des brouillards qui entourent et se saisissent des passants attardés par les chemins déserts: « lagrimanti », « mortuloni », vont en compagnie (« cumpania ») mumma », « squadra d'Arozza »). Chacun des processionnaires, habillé de blanc, en pénitent, tient un cierge à la main. Malheur à qui les rencontre. Il lui faut se plaquer contre un mur pour éviter d'être complètement enveloppé par ce fleuve d'ombres psalmodiantes, et tenir dirigé contre eux un poignard ou un simple clou. Si l'un des processionnaires lui tend son cierge, il ne doit pas le prendre, car il découvrirait en rentrant chez lui qu'il s'agit du bras d'un enfant; pour se libérer il lui faudra annoncer trois dimanches de suite, à la messe qu'il est devenu un sorcier, et attendre à nouveau le passage de la procession des morts. Alors il donnera le cierge à celui des processionnaires qui n'en a pas.
Les morts déclenchent également autour des maisons de violentes bourrasques, quand ils n'y trouvent pas l'eau qu'on doit toujours laisser sur le rebord de la fenêtre la nuit, et où ils viennent s'abreuver.
Une autre forme d'agression des esprits est l’« imbuscata », qui se rapproche, du « malocchju » : « Lorsqu’un sujet passe le gué d'une rivière à midi, lorsqu'à la tombée de la nuit, le trajet qu'il emprunte l'oblige à passer devant un cimetière ou une fontaine, il risque de tomber dans une embuscade de mauvais esprits. »
Nous retrouvons ici les mêmes lieux limites, les frontières du visible et de l'invisible où deux versants de la réalité se touchent dangereusement.
CONCLUSION
« Strega» et «mazzeru» semblent être les deux figures principales d'un système de représentations et de croyances fort complexe. On l'a vu, le « mazzeru » porte la loi de la vie et de la mort. La « strega », au contraire, exprime l'aggréssivité, le mal, le désordre. Le « mazzeru » n'est ni responsable ni exorcisable ; la « strega » est à la fois responsable et vulnérable aux actes conjuratoires. Elle a donc été récupérée et intégrée dans le système de représentations chrétien tandis que le « mazzeru » ne pouvait pas l'être. On voit donc par cet exemple à quel point christianisme et paganisme s'entremêlent dans la vision du surnaturel, et l'on mesure mieux la profondeur de la pénétration de l'un et la persistance de l'autre.