Ce qui a été dit sur la dualité du monde visible et invisible, physique et moral, ![]() En faisant l'inventaire des procédés par lesquels on guérit et on soigne, on voit, au moins en un premier temps d'analyse, les rites et les pratiques s'ordonner en deux grands ensembles que l'on pourrait appeler magie blanche et médecine empirique. Pour le penseur de secrets Corse, « U signatore », la douleur physique n'est que l'expression corporelle d'un mal qui a des racines morales, des causes spirituelles, qui procède d'une volonté de nuire. Mais à côté de celui ou de celle qui « signe » les vers, « l'occhju », le soleil. il y a celle qu'on appelle communément la « mammana ». Elle est accoucheuse et experte en remèdes de « bonne femme », « bona donna » ; sans qu'on puisse établir, à vrai dire de frontière nette entre son domaine et celui de la signatore, et c'est pourquoi elle est parfois l'une et l'autre. Prenons un exemple: pour soigner un enfant qui a les vers. La« signatore » utilise un rite magico-thérapeutique qui ressortit à la magie imitative; on le verra plus loin. La « mammana» plus ordinairement prescrira de badigeonner le corps de l'enfant avec de l'ail, ou de lui mettre un collier d'ail autour du cou, ou de lui faire manger de l'ail cru. Assez souvent, on trouvera entremêlés rite magique, prière chrétienne et médecine empirique. LA MEDECINE EMPIRIQUE Les paysans, les bergers corses au contact quotidien de la nature dont ils avaient une connaissance précise, ont élaboré un corps de médecines empiriques qui mettaient en œuvre des processus physiques, chimiques et physiologiques réellement efficaces dans bien des cas. Pas plus que pour la cuisine il n'est question de donner ici un catalogue de remèdes; tout au plus essaiera-t-on de les classer en allant de ceux qui sont les plus « naturalistes» et qui ont un caractère objectivement curatif, à ceux qui font une plus large place à la magie et à la religion. Il y a d'abord les tisanes: infusions, décoctions, macérations. La tisane de camomille (« matrunella »), les macérations de racines de gentiane (« genziana »), de bourrache (« burracine »), les décoctions de marrubium (« marrubiu ») sont employées contre les fièvres de toutes sortes: malaria, paludisme, fièvres de Malte (« frebbe di stagione ») et dans certains cas de bronchite ou de broncho-pneumonie (« puntura »). Pour dissoudre les calculs biliaires au Niolu on utilise des décoctions de renouée maritime qu'on appelle précisément « spacca petra ». Contre les rétentions d'urine on donne à boire des tisanes de pariétaire (« vitriola ») et de queues de cerises, mais aussi de chiendents, d'olivier sauvage ou de barbe de maïs. On soigne les vers avec des infusions de « mousse corse » (« arba marina »), une algue du littoral connue et utilisée en pharmacie sous le nom de alsidium helmintocorton. Les angines se soignent avec des gargarismes de tiges d'aubépine (« prunalbellu »). L'« arba santa » (achillée de Ligurie) s'emploie en tisanes contre les vers intestinaux des enfants, mais aussi dans les cas de règles douloureuses: en emplâtre elle guérit les entorses. On utilisait aussi les macérations de scorpion dans l'huile d'olive contre les piqûres de scorpion ou de la « malmignatta ». Le docteur Zuccarelli qui rapporte le procédé le rapproche de la médecine chinoise. Autre pharmacopée importante; les emplâtres (« cirottu ») et applications, soit de produits naturels soit d'extraits ou d'onguents préparés. Citons en particulier la « nocca » (éllébore) dont on fait en Corse un large usage. On l'utilise en décoction pour laver les plaies du bétail, mais surtout en applications directes sur les dents cariées; en quelques applications le nerf est tué .Pour les caries on utilise aussi les lavages de bouche à l'eau-de-vie, et le vinaigre. On applique sur les verrues le lait de figue; dans le Sartenais on les frotte avec des rondelles de tubercules d'asphodèle, trois fois par jour pendant trois semaines. On pénètre là dans le domaine des rites magiques. Un autre remède traditionnel, qu'on pourrait appeler la pénicilline des bergers, est constitué par les moisissures qui se développent sur les vestes ou pantalons de velours éclaboussées de lait. Les bergers corses ont coutume de les laisser se développer à l'ombre pendant quelques jours et de les utiliser sur les plaies avec, semble-t-il, un certain succès. On utilise également pour soigner les plaies « soit une bonne couche de suie, prise dans la cheminée, soit une belle toile d'araignée imprégnée d'urine fraîchement émise, soit encore une série de baumes à base de cire d'abeilles, de poix de résine, de vert-de-gris, de beurre frais, de graisse de mouton ou de porc, de térébenthine ou de gomme arabique» .Sur les brûlures on applique des corps gras ou de l'encre et sur les érythèmes fessiers des nouveau-nés de la graisse de poulet conservée sans sel. La chaleur est également une catégorie importante de cette médecine traditionnelle. Dans certains cas, en vertu du principe qui régit la magie homéopathique « similia similibus » comme quand on maintient au chaud et dans une atmosphère rouge un enfant qui a la rougeole; mais souvent avec une certaine efficacité. En tant que telle la chaleur est utilisée dans le procédé de l'enfournement qui est utilisé dans les cas de piqûre de la venimeuse « zinevra », ou « malmignatta » ; ou même dans les cas de sciatique. Mais c'est surtout sous la forme d'emplâtres et de cataplasmes, de farine de lin, de son, de cendres, de « vitucciu» (clématite flammette) que la chaleur est utilisée contre les douleurs abdominales ou lombaires, et contre les inflammations en général. Contre les furoncles et les anthrax on fait des emplâtres de mie de pain et de lait de chèvre chaud, ou encore on expose le furoncle à un jet de vapeur d'eau. Contre les maux de reins on utilise la résine de sapin en emplâtres. Les bains de pieds chauds sont utilisés dans les cas de règles douloureuses ou en retard. On fait, jusqu'au début du siècle, un large usage des sangsues, dans l'équipement pharmaceutique des bergers de Bastelica, avec la quinine, l'huile de ricin et la poix de Bourgogne, Enfin, les forgerons Corses savaient, - et certains le savent encore, - guérir la sciatique par une cautérisation ponctuelle du lobule de l'oreille. La « mammane »et les rebouteux (« accunciatore ») savent guérir les fractures; et en tout cas les immobiliser « par une lame de coton trempée dans du blanc d'œuf qui, en séchant rappelait la bouillie plâtrée et faisait une bonne contention». Mais cette médecine empirique dont on ne peut guère nier, globalement, l'efficacité est souvent articulée sur la sphère du magico-religieux. « Lorsque dans une famille il y avait un malade, avant toute thérapeutique il fallait conjurer le mauvais sort. On procédait d'abord à la cérémonie dite de l'œil. ». Ici, donc, la référence au symbolique et le traitement objectif sont juxtaposés; mais ils peuvent être entremêlés inextricablement. Ainsi, « le suprême espoir pour un malade à l'agonie c'était de boire du lait de femme, car cette nourriture étant la première utilisée devant avoir un effet de ressuscitation ». LA MAGIE BLANCHE Quand un enfant, ou un adulte, éprouve soudain de violents maux de tête, ou des nausées, ![]() Pourquoi l'œil? Sans doute parce que le regard est la forme la plus commune, et aussi la plus imparable, de l'envie, du désir (inconscient ou conscient) de la possession, de l'aliénation. En général, on considère que celui qui porte le mauvais œil n'en est pas conscient, ni par conséquent responsable. Le processus se déclenche en particulier quand on fait un éloge ou un compliment au sujet d'un homme ou d'un animal, comme si le sentiment d'admiration, fondamentalement ambivalent libérait alors toute son agressivité. Il faut donc se préserver du « mal ochju » que porte toute louange en prononçant immédiatement après elle la formule « che Diu u benedica » (que Dieu le bénisse). On peut aussi faire avec les doigts « le signe des cornes » sur la personne ou l'animal qui est exposé, ou cracher par terre dans sa direction. Le port des scapulaires a, entre autres pour objectif, de briser l'influence maligne. Mais quand ces rites de conjuration préventive n'ont pas suffi ou n'ont pas été accomplis il ne reste plus qu'à recourir à la « signatore ». Mieux vaut dire la signatore car dans la plupart des cas c'est une femme (sur 118 « signatori », 90 sont des femmes). Il n'est pas de village qui ne possède au moins une « signatore », Le matériel dont elle se sert pour opérer est des plus simples: une bougie allumée, une assiette blanche pleine d'eau, et une petite quantité d'huile que l'on tirait autrefois de la « lumera » ; aujourd'hui on prend tout simplement de l'huile de ménage. La « signatore » après s'être assise - ou agenouillée - à côté de l'enfant qu'elle doit « signer» récite une prière (3 Pater, ou 3 Ave), puis de la main droite elle fait trois signes de croix sur l'assiette, qu'elle tient au-dessus de la tête de l'enfant, ou qu'elle pose à côté de lui. Elle fait ensuite tomber dans l'eau, à trois reprises, quelques gouttes d'huile (trois à chaque fois), et en même temps elle marmonne à voix inaudible une formule magique qui met en scène la Vierge, le Christ ou les saints, (Ces prières ne se transmettent et s'apprennent que la nuit de Noël.) Si les gouttes s'étalent c'est que le patient était bien « inucchjatu ». Si elles restent compactes c'est qu'il n'y a pas eu maléfice. Certaines « signatore » prennent le mal sur elles, et pendant quelques instants elles éprouvent les malaises qu'éprouvait le patient. La « signature » de l'« occhju » peut se faire aussi devant des objets personnels du patient. Un autre rite médico-magique assez commun en Corse est celui de la « signature» des vers « varmi ». ![]() A un premier examen les deux traitements peuvent sembler ressortir à des logiques différentes. Dans le cas de l'«occhju», le mal est immatériel et les symptômes seuls sont physiques. On conçoit donc qu'on puisse par une action symbolique atteindre la cause des malaises et les faire disparaître. D'autant plus qu'une céphalée ou des nausées sont des phénomènes qui peuvent disparaître rapidement. En revanche dans le cas des vers, il s'agit de parasites intestinaux bien connus, qu'il est difficile d'éliminer et on ne comprend pas que le soulagement puisse être immédiat. Heureusement la similitude des rites est là pour nous convaincre de notre aveuglement: les vers ne sont pas plus réels physiquement que l'«occhju», et celui-ci n'est pas plus spirituel que les vers. Nous sommes en réalité dans un univers double, dédoublé, dont les deux faces sont saisies dans un réseau de correspondances: agir sur l'une de ces faces c'est agir aussi sur l'autre Le «mal occhju »n'est pas plus, ni moins, réel que les vers; et les vers ne sont pas plus réels que bouts de fil blanc qui les symbolisent. Nous avons donc affaire à un système à trois niveaux; - Les forces spirituelles - ou immatérielles - du bien et du mal, qui s'affrontent dans l'univers. Dans les formules magiques de l'occhju et des « varmi », Dieu, la Vierge et les saints apparaissent souvent munis d'armes, ou d’instruments dont ils se servent pour combattre le mal. -Le corps du patient, lieu de douleurs, traversé et travaillé dans toute son épaisseur psychologique et physique, par les forces en présence. -Le matériel symbolique de la « signatore »: l'assiette, l'huile, l'eau, les fils. L'efficacité symbolique de la « signature » vient de ce que, par la prière (rite oral), le geste (signes de croix, imposition de l'assiette sur la tête du patient...) et sous réserve de l'adhésion du patient à l'ordre des choses ainsi évoqué, (« si on n'y croit pas, ça ne marche pas ») elle met en branle et en correspondance, en une même action symbolique, physique et psychologique, les trois niveaux de la réalité vécue que nous venons de distinguer. La guérison est à ce prix. On pourrait appliquer la même analyse à d'autres rituels. Disons simplement que la plupart des maux que nous avons vu traités par la médecine empirique relèvent aussi de la signation. Pour les maladies des hommes et aussi pour les maladies du bétail dans lesquelles on utilise aussi des « incantesimi ». A Siscu, trois femmes, nées en trois lieux différents et accompagnées d'un parent du malade, conduisent celui-ci dans une masure solitaire. La plus âgée effleure le front du patient avec un gros clou fourni par le parent, en faisant mine de l'arracher et en disant « Ici, je te décloue », tandis que les deux autres répètent la formule; puis, avec un marteau, elle enfonce le clou dans le mur, où elle le laisse en disant (et les autres avec elle): « Et ici, je te cloue » Evoquons pour terminer, et sans prétendre être complet, les rites d'expulsion symboliques qui relèvent de la magie imitative. Par exemple, pour se débarrasser des verrues on jette une poignée de haricots dans la rivière et on se sauve en courant sans regarder derrière soi. « N'un move una foglia che Diu n'un voglia » (pas une feuille ne remue sans que Dieu ne le veuille). La foi chrétienne se fonde sur l'ordre souple et infini de la Providence: tout y est prévu et rien n'y est fixé puisqu'il combine à la fois l'omniscience de Dieu et la liberté de l'homme. Pour une foi chrétienne cet ordre embrasse la Création dans son ensemble et dépasse par son ampleur la destinée humaine. D'un autre côté nous venons de voir que la médecine empirique et la magie blanche traitent les accidents mineurs d'une vie individuelle: maladie et maléfices traduisent le choc des trajectoires humaines particulières, l'inertie de la matière, l'irruption du désir mauvais. Mais qui prendra en charge dans ses scansions majeures, la courbe de chaque destinée en elle- même, les pôles premier et ultime de la naissance et de la mort entre lesquels elle se construit comme un destin? C'est cet ordre de causalité, où paganisme et christianisme s'entremêlent, qu'il nous faut maintenant examiner.
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